Donella & Dennis Meadows [Biographie]

Donella Meadows

Faire le lien entre les époux Meadows et la RSE, c’est un peu comme rapprocher l’œuvre de Moïse et la messe d’un curé de campagne, un dimanche dans la Creuse. Évidemment, ça peut paraitre assez dévalorisant pour le curé (et pour la RSE). Mais sans ces « prophètes », vraisemblablement aucun de nos prêcheurs contemporains n’auraient de job aujourd’hui…

Si l’ancien testament de la RSE portait un nom, il se nommerait donc « Limits to Growth », aurait été écrit en 1972 par les époux Meadows, Donella et Dennis (avec William Behrens III et Jorgen Randers dans l’édition initiale) et serait en quelque sorte LA prophétie sociétale du XXIème siècle. Bien au-delà d’une simple conjecture apocalyptique, ce livre est un travail scientifique fondateur, et même s’il existe encore quelques climatosceptiques de nos jours, le groupe de travail  sur la dynamique des systèmes du Massachussetts Institute of Technology (MIT) a prouvé dès le début des années 70 que l’humanité courrait à sa probable perte (effondrements multiples, la notion climatique sera ajoutée dans les éditions ultérieures) si elle poursuivait indéfiniment sa recherche de croissance économique et démographique dans un monde aux ressources limitées.

Le couple Meadows

Donella (1941 – 2001) et Dennis (1942 – …) Meadows se sont unis à la fin des années 60 et sont restés mariés 21 ans. Ils ont finalement divorcé mais il est impossible de les dissocier dans leur œuvre commune qu’est Limits to Growth (Titre original français : Halte à la croissance ? – 1972). Donella (Dana), diplômée de l’université d’Harvard en chimie, obtint un PhD en biophysique. Elle se spécialisera ensuite en dynamique des systèmes. Chimiste de formation comme sa femme, Dennis obtient sa thèse de doctorat en 1969 au MIT de Boston. Analyste des systèmes, il mènera le projet Predicament of mankind (le dilemme de l’humanité, 1970-72) répondant donc à l’initiative du Club de Rome et dont émergera le best-seller qui changera le cours de la vie des quatre auteurs. 

On notera le que le nom couramment utilisé pour cet ouvrage sera Rapport Meadows plutôt que son titre original, probablement à cause de l’investissement sans faille du couple dans la promotion internationale du bouquin qui suivit son lancement. Fait amusant, il existe roman récent, un peu loufoque, sur le parcours de vie de ces quatre scientifiques après la parution de leur rapport, un livre nommé Cabane, écrit par Abel Quentin en 2024 (Les éditions de l’observatoire).

L’un et l’autre publieront de nombreux livres après ce fameux rapport. On retiendra surtout les écrits de Donella : Beyond the limits en 1992 (Au-delà des limites, effondrement global ou futur soutenable), et Pour une pensée systémique écrit en 1993, publié à titre posthume en 2008.

La vision systémique des Meadows

En 1972, dans un contexte de forte croissance économique depuis 1945, période dite des « 30 glorieuses », il peut apparaitre iconoclaste de s’intéresser aux limites d’un monde qui semble alors inarrêtable. Mais les évolutions technologiques permettent au début de la décennie d’interroger un système complexe tel que notre économie mondiale, ses intrications, ses effets rebonds et ses boucles de rétroaction. Le modèle World 3, est le programme informatique « monde » original conçu pour l’étude. Il interroge les effets de cinq indicateurs :

 

    • la population

    • la production de nourriture par habitant

    • la production industrielle par habitant

    • le niveau de pollution

    • les ressources non renouvelables

De ces indicateurs, le groupe interprète l’état de la planète, le niveau de vie matériel et le bien-être humain. 12 scénarios sont établis (niveaux initiaux de ressources, rapidité d’épuisement, puissance de consommation, etc).

Sauf à stabiliser rapidement la population et la production industrielle (soit en 2002, alors que le livre est écrit en 1972), toutes les courbes indiquent un effondrement des niveaux de consommation, d’espérance de vie et de bien-être humain plus ou moins au milieu du 21ème siècle. Sans s’y attendre préalablement, le rapport Meadows démontre sans aucune ambiguïté l’impact démentiel des surconsommations du capitalisme occidental. Tous les calculs faits a posteriori, ne feront que confirmer les trajectoires observées dès les années 70.

Du rapport « Meadows » au développement durable

Évidemment, rien ou presque dans Limits to Growth ne concerne directement la gestion des entreprises et leur responsabilité sociétale. On en est loin. Cependant, il faut noter que la mission de l’équipe Meadows découle d’une demande d’étude prospective du Club de Rome, composé notamment d’entrepreneurs industriels (notamment son fondateur italien Aurelio Peccei 1908-1984) qui se soucient de l’évolution technologique du monde et des modèles économiques. Il faut souligner d’emblée que les conclusions du rapport commandé ne seront pas vraiment celles attendues : les injonctions de l’analyse à aller vers une stabilisation de l’activité économique, voire à sa réduction en volume n’étaient pas attendues par les industriels du Club de Rome. En cela d’ailleurs, ne retrouve-t-on pas aussi avec la RSE une forme d’introspection sur les modèles d’affaires et sur leur compatibilité avec des enjeux supérieurs (écologiques et sociaux).

La RSE serait donc une sorte de « liturgie d’inspiration post-meadowsienne » prodiguée aux entreprises, issue de ce lointain constat vieux de cinquante-trois ans et des nombreuses, quoique toujours insuffisantes, prises de consciences qui ont suivi. Si l’analyse scientifique était implacable et incontestable, on peut se demander pourquoi ce travail du MIT, qui avait connu un franc retentissement à l’époque (12 millions de copies vendues) et suscité de nombreuses réactions, n’a-t-il pas infusé plus rapidement que cela dans nos politiques économiques, ou même, par ruissellement, dans les entreprises qui en sont les principaux acteurs ?

De nombreuses oppositions au rapport ont vu le jour : ses conclusions ont été contestées par les pays émergeants qui attendaient encore la croissance économique, ils ont été accusés de malthusianisme mortifère (politique de limitation des naissances) ou encore de n’être que des catastrophistes inopérants. Les thèses du rapport ont été réfutées à gauche pour avoir ignoré le « tiers monde » ou pour doucher les espoirs d’enrichissement des plus pauvres (G. Marchais) et à droite à cause de leur vision décroissante (exagérée car leurs schémas sont multiples et plus axés sur une stabilisation de l’économie mondiale que sur une véritable décroissance).

Le rapport Meadows a été repris dès sa sortie par Sicco Mansholt, un homme politique néerlandais, dans une célèbre adresse1 au président de la commission européenne, et dans laquelle il plaide pour une mutation immédiate de l’Europe vers une politique décroissante et écologique. Cette controverse fera grand bruit mais restera finalement lettre morte. Toutes les prises de conscience des limites physiques à la croissance se heurteront au libéralisme occidental galopant de R. Reagan et M. Thatcher (« There is no alternative »). Toute forme de planification écologique qui aurait pu aider à organiser une société différente est rejetée. La mondialisation de l’économie dans les années 90 réduira au silence presque toute approche écologique et sociale globale, au moment même où se tient le sommet de la Terre à Rio en 1992 et où le GIEC publie son premier rapport.

Les héritiers contemporains

Le changement de paradigme préconisé par les Meadows tarde toujours à émerger au début des années 2000, pour la troisième édition de Les limites à la croissance, alors que Donella s’éteint. Un compromis voit le jour, avec les notions de croissance verte et de développement durable dont les Meadows sont devenus promoteurs, avec une approche plus « real politique écologique ». Mais les prophéties de 1972 se réalisent en temps et en heure en ce début de siècle : l’échec social du néolibéralisme, les délaissés de la mondialisation, la persistance des inégalités nord-sud, les premières preuves physiques du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité… Alors, de nouvelles voix s’entendent, de nouvelles voies se dessinent, malgré les fortes résistances actuelles.

Dennis Meadows poursuit encore aujourd’hui le combat amorcé il y a plus de 50 ans et son influence sur nos prises de conscience perdure. D’ailleurs, les professionnels de la RSE ne sont-ils pas aussi formés par les grands vulgarisateurs de l’écologie et des limites planétaires que sont Kate Raworth, Jean-Marc Jancovici, par les apôtres de la décroissance comme Timothée Parrique, par les opposants à la performance comme Olivier Hamant, par des penseurs de l’anthropocène comme Nathanaël Wallenhorst, ou par des philosophes comme Bruno Latour et Dominique Bourg ? Tous citent le rapport Meadows dans leurs publications et dans leurs interviews comme la référence scientifique ayant compté dans leur engagement.

En conclusion

Si la bible et les évangiles ont su séduire leurs auditoires au point de devenir un point de référence central de l’organisation du monde depuis deux millénaires, c’est notamment parce qu’ils ont su raconter des histoires inspirantes, forger une mystique, créer des imaginaires au destin paradisiaque. Alors que le rapport Meadows et tous ses suivants depuis 50 ans, politiques, activistes, associations n’ont su que tirer des sonnettes d’alarme scientifiques et morales, sans embarquer le monde avec eux dans un récit fédérateur, organisateur et enchanteur. 

Force est de constater que l’absence de vérité scientifique des composantes bibliques n’a pas entravé l’adoption de la religion catholique par de nombreux humains. Il est peut-être temps d’ajouter à l’unique réalité comptable des gaz à effet de serre et à la crainte des calamités naturelles à venir, un peu de rêve pour motiver les humains à suivre un chemin nouveau et difficile, et survivre sur cette planète qui nous tolère encore, pour le moment.

Le rôle des Meadows fût celui-ci : prouver, alerter, proposer. En cela la RSE est leur digne héritière. Mais il reste un défi de taille à relever : convaincre le plus grand nombre de changer le monde. La stratégie des entreprises pourrait s’enrichir d’une dimension prospective poétique qui embarquerait leurs parties prenantes, clients, voisins, institutions, concurrents, vers un nouvel Eden commun. Je cite Dennis Meadows à ce sujet : « Je suis frappé par l’incapacité des gens à imaginer un monde avec moins »2. C’est bien la preuve qu’une bonne partie du travail reste à faire.

Je suis né en 1972, l’année de publication du rapport Meadows. Je n’ai découvert son existence qu’à l’âge de 50 ans et je suis profondément troublé par le fait d’être resté un demi-siècle sans en connaitre ni l’existence, ni la justesse de la vision. C’est dire la nécessité d’activer tous les leviers de prise de conscience à disposition pour faire advenir des futurs souhaitables.

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