Bonjours sur terre
Sur nos chemins de campagne, il se produit un miracle cent fois renouvelé : l’inconnu te salue. Ce sont les bonjours ruraux. Les voies du marcheur sont impénétrables. Sans voix, je ne le suis pas, puisque je nourris moi-même l’événement : quand j’ai les pieds sur terre, je dis bonjour aux gens. Pourtant aussi naturel que le fait de respirer, pourquoi alors s’étonner des bonjours échangés ? On croirait une saine communauté, une normale humanité, voire même une complicité. Mais de quel projet serions-nous les associés pour ainsi nous congratuler ?
Solide air
Est-ce la flore environnante, qui nous ferait du bien ? Loin des maux urbains, nous laisserions à nouveau paraître le meilleur de nos êtres. Enchantés par la nature essentielle, nous révélerions notre âme, plus belle. Est-ce la faune, les bêtes inquiétantes tapies dans les fourrés, qui influeraient sur cette rurale convivialité ? Est-ce dans le secret du chemin partagé, que l’humain se plairait moins solitaire et plus solidaire ? Car quand le béton nous aspire, l’altérité croisée revêt toujours un silence de plomb. Rien. Nada. Walou. Sur les boulevards, sur les trottoirs, pas un mot. L’inconnu se tait. On devrait parier que les deux-mêmes « ignorés des villes » se mueraient pourtant en « salués des champs ».
Urbain de jouvence
En montagne et en forêt, tant que la balade emmène, dans ses pas, cette pratique consensuelle, nous aurons un espoir. Mais l’époque n’est guère à la flânerie, notre temps n’est pas à la saison de cueillir des mûres et des cynorhodons. Alors il faudra bien qu’en ville nous prêtions aux étrangers plus d’attentions. Enfin devenir « bien urbain », opiner du chef, sourire mais pas en coin, avec la même candeur que sur les sentiers, se souhaiter une bonne journée sur les pavés. Autour d’une table, dans une petite cantine, j’ai déjeuné avec de parfaits étrangers. Nous nous sommes dits « bonjour ». Il y a bien longtemps que cette ville ne m’avait pas bouleversé.




