Il est un sentier que j’empreinte parfois et qui ne mène à rien. Et pourtant c’est mon chemin. A nos confins septentrionaux, les Noires-mottes font face à la perfide Albion et ses murs crayeux immaculés. Nous sommes ici entre deux mondes, déjà presqu’en mer, mais encore sur la colline, criblée de trous de bombes. C’est mon point de départ, mon origine. Je slalome entre les aspérités concaves de mes existences passées, sur la lande blessée, les cicatrices se couvrent ici et là d’oyats et d’orchidées sauvages. Au-dessus de ma tête les reflets gris-bleu de l’épée de Damoclès, tenaces. J’avance. Est-ce là mon but ? Là-bas, au delà de l’eau, à l’impossible ?
Non loin, un homme, figé, me met en garde. La destination semble si proche, qu’une belle journée d’été suffirait, pour la rejoindre d’un coup d’ailes. Il a essayé au siècle dernier. Las, à quelques centaines de mètres il a échoué arriver. Un autre y parviendra mais la mer était-elle plus belle ce jour-là ? Depuis, il contemple, infiniment. Parfois le long des côtes opalescentes, le soleil perce et réchauffe le pas. Parfois il voit des morts dans le bras de mer.
Je poursuis mon hypnotique destinée. Des âmes amies m’accompagnent, au figuré. Des éléphants gris-verts s’embrassent. Je garde le Blanc-nez en point de mire. Encore quelques pas à faire, j’en suis aux deux tiers. Au sud, le Cran décale, il en faut, il en faudra encore. Plus loin, la baie et mon village qui sera engloutit dans quelques décennies. La beauté d’ici nous survivra. D’ici on voit loin, large, profond. D’ici on voit l’avenir. Je sais qu’au bout, c’est le vide, l’à pic, mais putain que la balade est belle.




