Parmi quelques rares souvenirs d’enfance, se font encore entendre les reproches de mes parents lorsque j’observais passionnément nos voisins de table au restaurant. Ça ne se « faisait » pas. Il est incontestable qu’une certaine gêne, par mes prunelles accrochées, s’installait dans la famille d’à côté. Le tableau est, il est vrai, assez cocasse. Des voisins tellement embarrassés d’être décortiqués comme les crevettes grises que nous avalions. Implorant la discrétion, quémandant l’intimité, la proche tablée restait, envers et contre tous, l’objet de ma curiosité. L’aviez vous remarqué ? Les enfants souvent s’observ(ai)ent.
Anthropologue en culottes courtes, c’est ainsi que je découvrais, silencieux, l’autre monde. Le monde des autres. Enfin, ici ceux du restaurant, c’est assez peu. Mais la pratique pouvait se répéter en bien d’autres circonstances, à la plage, chez des amis des parents, au supermarché. Tellement distrait par l’étude de spécimens qu’on pouvait m’oublier à mon poste de guet. Ah, les années 80 c’était l’éducation… évasive. De ces heures d’attention, je ne retiens aucun code, aucun geste, pas un mot. Je ne me souviens de rien de concret car ce que je cherchais des yeux n’était pas visible. Je regardais entre. J’étudiais les creux et les failles, j’inspectais les espoirs et les liens, je remarquais les refus et les frustrations.
Ces admirables imperfections devraient forger l’humilité et renforcer nos attentions. Du même bois mou, des mêmes interstices, des mêmes craquelures d’humanité nous sommes tous fait. Que personne ne s’y trompe, rien ne résiste à une observation attentive. Pas un habit, pas une posture, pas un privilège ne tient plus de deux minutes. Deux minutes. Les avons-nous encore pour l’autre ? Les vitres que nous caressons à longueur de journée ne laissent guère passer l’invisible. De même, dans nos organisations performatives, pas de temps consacré à regarder dans le vide, là où tout se lit vraiment. Les silences sont éloquents. En attendant de les considérer, il nous reste le ciel, les cimes, les haies, les bestioles et les vagues à contempler. La nature, elle, n’a pas horreur du vide.




